Ibn Zaydun chante. Emprisonné dans le soir blanc du Guadalquivir, il écoute la torpeur jalouse de Cordoue, peuplée du seul parfum de Wallada. Ibn Zaydun chante, et ferme les yeux: il voit, sur l'écran fatigué de ses paupières, les routes des sierras qui se fanent de leurs derniers marcheurs; il voit la colombe d'Ibn Hazan rêver des arabesques sur le vélin du ciel; il guette enfin la nuit violette et violente, la terreur noire, le chant du fleuve. Des signes magiques défilent de droite à gauche, ironiques, aux abois, entre l'œil noir et son petit horizon de peau qui se substitue aux murs de la prison. Alep, thau, gamma; dansez, lettres; dansez pour Wallada. Dansez pour la musique des mots, pour les songes, pour les poèmes; dansez pour la grande nuit andalouse, pour le souvenir de Dieu, pour l'exubérance d'Ibn Zaytun enfermé, pour l'immensité des plateaux et des monts balayés par le soir. Beth, oméga, petits traits d'encre, il faut farandoler encore pour les grimoires de Tolède aux mille langues, pour les portulans de Palos, pour la ferveur mauresque, pour le temps des copistes, pour l'Intelligence humaine qui s'imagine en vous; mais dansez aussi pour la Peur qui travaille, pour la mort qui gronde, pour une certaine idée de l'aube qui se résout en poussière, et surtout pour ce rideau magnifique sur lequel Ibn Zaytun vous a une dernière fois rêvées, amnésique et heureux, avant qu'un vol de faucons n'ait décidé de son sort; Wallada, près de son père le Calife, laisse mourir Ibn Zaytun qui la maudit dans toutes les langues de la terre. François Le Penuizic |
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